Interview : Souhaïb Ben Taïeb (ScA, 2004)
La situation professionnelle de Souhaïb, que j’ai rencontré lors de la soirée du 20 avril 2024 dans les locaux de l’Athénée, m’a donné envie de le revoir. Professeur d’intelligence artificielle à l’UMons et à la MBZUAI (Mohamed Bin Zayed University of Artificial Intelligence) à Abou Dhabi, aux Émirats arabes unis, Souhaïb mène une carrière marquée par de nombreux déplacements. Après quelques échanges, et malgré un agenda chargé entre une présentation à Cambridge et un séminaire à l’Université de Liège, il a trouvé quelques heures pour que nous nous rencontrions. Il me propose un rendez-vous le 13 juin 2025 à son hôtel, près de l’aéroport de Zaventem.
Alain Poels

Construction personnelle à l’Athénée Adolphe Max
D’emblée, Souhaïb m’explique combien l’Athénée a joué un rôle essentiel dans sa formation et combien son milieu familial a contribué à sa réussite. À propos de ses parents, il souligne deux éléments déterminants. D’une part, le soutien constant accordé à l’école : celle-ci n’était jamais remise en question en cas de difficultés. Au contraire, si un problème survenait, c’était à lui de le résoudre. D’autre part, ses parents accordaient une importance capitale aux études. Par exemple, durant les périodes d’examens, ils lui assuraient un cadre de vie sans charge aucune : tout son temps était consacré à la préparation des épreuves et au repos nécessaire. Cela, malgré un milieu très défavorisé, des situations familiales parfois chaotiques et une fratrie de six enfants.
Durant sa carrière de professeur, il constate une forte corrélation entre la qualité de l’enseignement secondaire et la réussite à l’université. Il attribue sa propre réussite universitaire, notamment, à la qualité et à la rigueur de l’enseignement dispensé à l’Athénée. Le ton naturel adopté par de nombreux professeurs, l’humour en classe, la sincérité et une certaine modestie exprimée lui ont donné l’envie d’apprendre et de poursuivre dans l’enseignement supérieur. Il se souvient, par exemple, de M. Pauwels qui, face à un problème mathématique difficile, demandait l’aide de ses élèves et admettait ne pas avoir la solution. Le lendemain, le professeur revenait avec la réponse. Il évoque avec émotion la personnalité de certains enseignants, ainsi que l’éducation et la formation générale reçues dans le cadre scolaire. Il garde en mémoire une école capable de conjuguer rigueur — partagée par tous — et humanité, en comprenant les difficultés qu’un élève peut rencontrer. Ces éléments, souligne-t-il, lui ont permis de se construire et de s’adapter rapidement au rythme universitaire, parfois plus vite que certains de ses camarades.
Une vocation : l’université et la recherche
Il achève ses études secondaires à l’Athénée en 2004, section ScA, puis s’inscrit en sciences informatiques à l’ULB. En 2009, lors de son MA2, "je travaille très bien". Son travail de fin d'études porte sur le "Machine Learning" ou apprentissage informatique, ce que l’on appelle aujourd’hui l’intelligence artificielle (IA). Le domaine qu'il traite nécessite une bonne maîtrise de l'anglais. A ce propos, il évoque avec émotion ses professeurs du secondaire, qu’il remercie. Il part pour un mois à Helsinki, chez un chercheur belge. Là naît son goût de la recherche. Il y rédige un article qu’il présentera sous forme de poster lors d’une conférence sur l’intelligence artificielle à Atlanta, aux États-Unis.
Nouvelle étape franchie: en 2009 il obtient son MA2 et décroche dans la foulée un poste d'assistant à l'ULB. Soucieux de disposer de plus de temps pour ses travaux de recherche, il postule pour une bourse au FRIA (Fonds pour la formation à la Recherche dans l'Industrie et dans l'Agriculture). Une interview s'impose. Sûr de lui, il ne s'y prépare pas correctement. Cette interview prend place au retour d'un voyage à l'étranger: fatigué et mal préparé, il échoue. Douloureux rappel à l'humilité! A ce moment, Souhaïb évoque la résilience nécessaire dans un parcours professionnel: "tu peux tomber, même plusieurs fois. Cela n'est pas grave ".
Il ne se décourage pas! Quelques temps plus tard, il postule pour une bourse au FNRS, plus prestigieuse que le FRIA, et ... la décroche: il devient aspirant FNRS! Il ne faut jamais baisser les bras! Le chercheur est constamment exposé au rejet: "tu présentes un article qui est rejeté. Mais ce n'est pas toi qui est rejeté, c'est l'article ...". En tant qu'étudiant, ce n'est pas facile. Il évoque une citation de Winston Churchill: "Le succès c'est d'aller d'échec en échec, sans perdre son enthousiasme"
Il prépare une thèse. Dans ce but, il voyage beaucoup : Asie, Australie, Etats-Unis, ..., et participe à des écoles d’été, des conférences, ce qui lui permet d'alimenter son sujet et contribue à sa formation. En 2014, dernière année de préparation de sa thèse, lors de l'un de ses déplacements, il fait la connaissance d'un professeur de renommée mondiale, statisticien, à l'Université de Monash à Melbourne en Australie. Il s'y plaît beaucoup et espère une bourse pour y rester. Il la sollicite, attend longtemps mais se la voit refuser. Enorme déception!
Il présente finalement sa thèse à l'ULB en octobre 2014 et décroche le diplôme de Docteur en Sciences informatiques.
De l’Australie à … la Belgique
Il postule pour faire un postdoctorat, entre autres auprès d'une nouvelle Université: KAUST (King Abdullah University of Science and Technology), en Arabie Saoudite. Il se rend sur ce site dont il fait une description émerveillée: investissements importants uniquement en recherche scientifique, attire les top-chercheurs, excellentes conditions faites au chercheur, beauté du campus en bordure de mer Rouge. Un chercheur a besoin de bonnes conditions pour avancer dans son travail. Après 10 mois de travail à KAUST, on lui propose un poste de professeur junior à l'Université de Monash, alors qu'on lui avait refusé une bourse d’étudiant visiteur en Australie. Résilience dit-il!
Il accepte cette proposition d'enseigner à Melbourne. Lorsqu'il commence, il se retrouve devant un auditoire rempli d'étudiants dans l'obligation de donner cours en anglais. Si l'on se met un peu à sa place, l'impression ressentie devait être redoutable! Nouvelle pensée aux professeurs d'anglais de l'Athénée qui ont largement contribué à son aisance pour cet exercice!
Son CV se garnit peu à peu. Mais il rêve de retrouver le lieu de travail à KAUST. Il présente son CV, encore peu fourni, pour un poste de professeur assistant à cette Université. La demande suit son cours et quelque temps plus tard, il répond à une interview pour laquelle il se déplace en Arabie Saoudite. Mais il se voit refuser cette opportunité: "de tous mes revers c'est celui qui m'a touché le plus jusqu’à présent". Il retourne en Australie et y restera pendant 3 ans et demi.
L'éloignement de l'Australie lui donne l'envie de revenir en Europe, plus confortable pour des raisons familiales. Il prend alors connaissance d’un poste de professeur en "Big Data" à l'UMons, pour laquelle il présente sa candidature. On l'interviewe, il fait une présentation et donne une leçon. Il emporte l'adhésion et obtient la fonction. Depuis lors, il s'y sent bien, retour au pays, collègues compétents, environnement excellent et vie familiale. Il y restera pendant 6 ans.
Départ aux Émirats arabes unis
En 2023, il apprend qu'une nouvelle Université a été créée en 2019 dans les Emirats arabes unis, à Abou Dhabi, spécialisée en IA. Ce qui s'aligne parfaitement sur ses compétences. Il y postule pour une place de professeur. Peu de temps plus tard, il apprend sa nomination dans cette Université. Il évoque à nouveau la résilience : persévérer, croire en ses compétences. Depuis lors, il partage son temps entre cette université et l'UMons.
Quelles sont les différentes tâches d'un professeur d'Université? Elles se répartissent en 3 grandes catégories:
Enseignement: préparation des cours, donner les examens, encadrer les mémoires
Recherche: rédaction des articles, présentation et publications des travaux; doctorant à engager et à suivre, collaborations inter-universitaires
Administration: contribution à l'Université, représentation de celle-ci, participation à des comités de gestion
Ces tâches multiples imposent une très bonne gestion d'équipe ainsi qu'une excellente organisation. Souhaïb se rappelle alors l'organisation de son travail scolaire pendant les périodes d'interrogations ou de révisions: " devant mon planning, je place la géographie là, la physique ici, une petite pause à ce moment-là, ... ". Il y va d'un secret de la réussite: essentielle est la gestion du temps! Son père le lui a rappelé dès son plus jeune âge!
Cela nous ramène à l'école : il faut apprendre très tôt à travailler en équipe! Apprendre à écouter, à attendre son tour, à communiquer, à collaborer et ... à arriver à l'heure! Cela impose également de traiter toutes les personnes sur un pied d'égalité, avec respect et courtoisie. Cette collaboration apporte une belle richesse humaine : "je garde des contacts avec nombre de mes collègues, dans plein de pays, en Australie, en Arabie Saoudite, en France, aux Etats-Unis, ... ". Ces importantes relations lui permettent d'adresser plus facilement certains de ses étudiants en des lieux d'étude et de recherche où ils pourront approfondir leur compréhension, enrichir leurs connaissances.
Une nouvelle vie d’expatrié
Souhaïb, son épouse et leurs deux enfants résident désormais à Abou Dhabi. Sa carrière académique leur a offert, à lui comme à sa famille, une véritable aventure, riche en découvertes et en expériences. Cependant, la vie d’expatrié et ce mode de vie "nomade" exigent une réelle capacité d’adaptation, tant face aux différences culturelles qu’à la construction de nouveaux repères. Il faut également composer avec l’éloignement familial et les séparations fréquentes liées aux déplacements à l’étranger. Ces expériences, bien que parfois exigeantes, constituent autant d’occasions de développer des compétences d’adaptabilité et d’ouverture, précieuses sur les plans personnel et professionnel.



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