Interview : Laurent Crenier (Latin-Sci. 1985)
Le jeudi 11 décembre 2025, Marc Verstraete, professeur de mathématique à l’Athénée, et Pascale De Meue, préfète honoraire, ont eu la chance et le plaisir de rencontrer Laurent Crenier, Maxien sorti en 1985 et actuellement éminent endocrino-diabétologue. Une soirée très joviale, scientifiquement enrichissante et joyeuse !

Laurent, quelle fierté pour nous de pouvoir te mettre à l’honneur en tant qu’ancien Maxien ! Raconte-nous ton parcours, depuis ton passage à l’AAM. Dans quelle option étais-tu à l’époque ?
Après une année en Latin-Grec en troisième année - j’ai d’ailleurs gardé un merveilleux souvenir du professeur de grec M. Hamblenne-, j’ai suivi l’option Latin-Sciences. J’avais choisi cette filière par conviction, parce que j’aimais vraiment les sciences. Nous n’étions pas nombreux à poser ce choix : la plupart se dirigeaient plutôt vers les Latin-Math. Pour beaucoup, les Latin-Sciences était un choix “par défaut”. Moi, c’était vraiment par conviction. On ne peut pas comprendre le monde sans faire un peu de sciences.
Qu’est-ce qui te motivait dans cette orientation ?
J’aimais la chimie, la biologie, la physique. Nous avions les mêmes cours théoriques que les Latin-Math, mais nous avions davantage de travaux pratiques : des labos de bio, des TP, des dissections … Cela m’a servi plus tard, surtout en première année de médecine. À l’université, quand il fallait disséquer des organes, dessiner des structures, analyser des échantillons, ce n’était pas totalement nouveau pour moi. Même si, honnêtement, certains TP étaient assez éprouvants.
Tu gardes de bons souvenirs de Max ?
Oui, globalement, de très bons souvenirs. Il y avait une excellente ambiance, humaine. Nous nous connaissions tous. Nous nous amusions bien à certains cours, tout en apprenant. Les professeurs étaient de qualité, exigeants mais compétents.
Y a-t-il des professeurs qui t’ont particulièrement marqué ?
Henri Vanoeyen, sans hésiter. Son cours de chimie était passionnant. Il ne se contentait pas de réciter la matière : il expliquait, il réalisait des expériences, il lançait des expressions un peu philosophiques, parfois provocantes. Je me souviens encore d’une phrase qu’il répétait : "Moi, je crois en Dieu, pour moi Dieu, c’est l’énergie.". Même si, scientifiquement, on peut discuter cette affirmation, cela marquait les esprits. Il avait cette capacité à donner envie de réfléchir, pas seulement d’apprendre par cœur.
Ton parcours maxien s’est donc déroulé sans problème majeur?
J’étais bon dans certaines matières, mais catastrophique dans d’autres. En latin, en néerlandais… c’était compliqué. J’étais fort bavard, et ce penchant pour la conversation était parfois considéré comme de l’indiscipline par certains professeurs. J’ai parfois frôlé l’exclusion du cours ou des 0/10 pour simple cause de bavardage, dans des matières qui me passionnaient pourtant. Les langues, ce n’était pas vraiment mon fort. Il y a juste eu un moment un peu embarrassant au cours d’anglais, quand je devais lire à haute voix. Je prononçais “Shakespeare” comme “Shake-a-spar” et “umbrella” n’importe comment. Le professeur m’a fait répéter vingt fois. Pas méchant de sa part, mais gênant devant les condisciples quand on a quinze ans.
De Max à l’université : le choc… mais bien préparé
En octobre 1985, tu entames des études de médecine.
La première année d’université était très difficile, mais on avait une base solide. À l’époque, les matières vues en première année de médecine étaient uniquement math, physique, chimie, biologie. Rien d’autre. On revoyait toute la matière du secondaire en deux ou trois mois, mais de manière beaucoup plus intense. Et là, ce qui m’a vraiment aidé, c’est d’une part la haut niveau des cours dispensés à Max, mais aussi, et surtout, mes examens de maturité en bio et en chimie. À Max, on avait dû passer deux examens de maturité en sciences. J’avais travaillé sur la photographie en physique et sur les rétrovirus en biologie. Quand on a parlé de virus à ARN à l’université, ce n’était pas complètement nouveau pour moi.
Un parcours médical… plein de détours
Après sept ans de médecine, je n’ai pas exercé comme généraliste. J’ai directement entamé une spécialisation en médecine interne. Au départ, je rêvais de chirurgie cardiaque. Puis d’orthopédie, parce que j’aimais bien le côté manuel, le “bricolage”, les outils, les vis, les plaques.
Finalement, la médecine interne, plus intellectuelle et moins manuelle, l’a emporté. Il s’agit une spécialité très large, hospitalière, qui regroupe tout ce qui n’est ni chirurgie, ni gynécologie, ni pédiatrie. À l’époque, l’hématologie, l’infectiologie ou l’endocrinologie n’étaient pas encore des spécialités bien distinctes.
Et tu voulais faire de l’hémato-cancérologie ?
Oui. J’ai travaillé sur les maladies du sang, notamment les cancers.Mais les places étaient rares, et j’ai manqué une opportunité à Bordet. J’y avais pu effectuer ma 4e année de médecine interne. Bordet, le centre de référence pour l'hémato-cancérologie, surtout que là se pratiquaient des allogreffes de moëlle qu'on ne faisait pas à Erasme. Une allogreffe consiste à prendre la moëlle osseuse d'un patient et à l'injecter dans les os d’un autre patient souffrant d’un cancer, dont la moëlle a complètement été enlevée pour précisément détruire ce cancer.
Finalement, un poste s’est libéré en endocrino-diabétologie à Erasme… et j’ai accepté. J’ai commencé dans le service d’endocrinologie à Érasme en 1997.
Endocrino-diabétologue : un métier humain avant tout
Qu’est-ce qui rend la diabétologie si particulière ?
D’abord, c’est une médecine de long terme. Les patients diabétiques, surtout de type 1, vivent avec leur maladie toute leur vie. J’accompagne certains patients depuis presque 30 ans. Cela change totalement le rôle du médecin et la relation au patient. Ce ne sont pas nous qui “traitons” les patients : ce sont eux qui se traitent eux-mêmes. Ils ajustent leurs doses d’insuline, font leurs calculs, utilisent des capteurs. Nous, on est des coaches. On leur apprend à se gérer. La diabétologie est une spécialité très humaine, très interactive.
Que peux-tu nous dire sur la diabétologie en Belgique, à l’heure actuelle?
Il faut savoir qu’en Belgique, il n'y a pas de service de diabétologie à proprement parler. Ce sont tous des services d'endocrinologie, sauf à Liège où les deux disciplines sont séparées, comme la plupart du temps en France. Chez nous, nous parlons essentiellement d’endocrino-diabétologie.
Le pourcentage de diabétiques augmente-t-il ces dernières années ?
De plus en plus de gens sont diabétiques, mais nous ne devons pas confondre incidence et prévalence. En fait, l’accroissement de patients diabétiques en Belgique est d’abord principalement lié au fait que les gens vivent plus longtemps avec le diabète. Dans la tranche d’âge des 65-70 ans, nous trouvons à peu près 20% de diabétiques. Il s’agit souvent de petits diabètes, mais c’est évidemment un pourcentage énorme.
Il n’existe pas de chiffres vraiment fiables pour le diabète en Belgique, parce que, comme pour d'autres maladies, à part le cancer, il n’existe pas de registre. Les estimations et les enquêtes avancent le chiffre de 800.000 cas en Belgique, mais celui-ci est biaisé car des médicaments prescrits pour contrer le diabète le sont également pour d'autres maladies, comme par exemple l'obésité ou l'insuffisance cardiaque. Le chiffre plus probable oscille donc entre 700 et 800.000 cas en Belgique. Nous sommes confrontés à des dizaines de diabètes différents. On en découvre encore des nouvelles formes. Les plus fréquents sont les types 1 et 2, le type 2 représentant à peu près 90% des diabètes et le type 1 un peu moins de 10%, et le reste ce sont toutes les autres formes.
Les difficultés : pression, concurrence, résilience
Ton parcours n’a pas été sans obstacles…
La médecine est un monde où certains postes sont très convoités et pour lesquels une forte concurrence s’installe, surtout pour des postes de direction. La pression est rude et parfois difficile à supporter, il a fallu m’accrocher. J’ai dû me résoudre à entreprendre une thèse de doctorat, sans quoi je n’avais aucune chance d’obtenir un poste de direction qui s’était ouvert.
Tu t’es donc lancé dans une thèse de doctorat à plus de 40 ans ?
Oui, en travaillant à temps plein. Le soir, les week-ends, pendant trois à quatre ans. J’ai utilisé les données de mes patients et j’ai travaillé sur la variabilité glycémique et l’entropie des courbes de glycémie. C’était à la fois de la médecine, de la physique et de l’informatique, puisqu’il fallait réaliser des programmes. Je revenais donc à mes amours. J’avais auparavant fait un MISS, Master en Institutions de Santé et de Soins à Solvay. Il s’agissait en fait d’un Master en gestion de soins hospitaliers, avec des cours de statistiques, ce qui m’a sauvé pour ma thèse, que j’ai fini par réussir.
Après avoir été directeur de la clinique de diabétologie, je suis depuis un an directeur du service d’endocrinologie à l’Hôpital universitaire de Bruxelles (suite à la fusion d’Erasme, Bordet et de l’Hôpital des Enfants). Je donne actuellement aussi cours de diabétologie à l’Université de Mons, à des étudiants en premier master, en 4e année.
As-tu pu observer une évolution dans le domaine de la diabétologie ?
Dans les années 70, il y a eu un véritable pionnier, assez tardivement reconnu mondialement pour sa découverte des mécanismes des complications du diabète : le Docteur Pirard, qui travaillait à l’époque à César de Paepe.
Mais quand j’ai commencé la diabétologie, c’était démodé, "has been". Il n’y avait eu aucun progrès depuis quasiment 50 ans. En 1997, c’était plutôt la néphrologie qui était à la mode, parce que c'était l'essor des traitements immunosuppresseurs et des transplantations rénales. C'était le top du top. Jusqu’alors, en diabétologie, les seuls médicaments dont on disposait consistaient en un peu de metformine, d'insuline et de petits comprimés, c'est tout.
J’ai eu beaucoup de chance parce que tout a explosé quand je suis arrivé en diabétologie. Donc, on a eu toute la technologie dans le diabète, avec les capteurs de glucose, les pompes à insuline, les pancréas artificiels. Ma spécialité, actuellement, c'est en fait le pancréas artificiel dans le diabète de type 1, donc très technologique. De nouvelles technologies sont apparues, qui ont complètement révolutionné la prise en charge et la vie des diabétiques de type 1 en particulier.
Et dans le diabète de type 1, on a vu l'apparition des nouveaux médicaments, encore une fois, des médicaments miraculeux comme l'Ozempic. Je pense que les gens qui ont développé cela pourraient obtenir le prix Nobel, car ces médicaments sont tellement incroyables que maintenant, on les administre dans des cas d’insuffisance rénale ou cardiaque.
Donc ma spécialité est finalement devenue une spécialité "fashionable", si je puis dire … à la mode.
Qu’aimerais-tu insuffler, en tant que directeur ?
J’ai d’abord essayé de recréer l’école de diabétologie de l’ULB. Actuellement, je présente un webinaire pour la francophonie et vais me rendre à Paris pour y donner des cours. En Belgique aussi, nous renouons avec les Flamands, nous travaillons maintenant beaucoup en commun, notamment pour la réalisation d’études avec la KU-Leuven, avec Antwerpen, etc.
Avec un doctorant, nous sommes en train de développer l'analyse des profils de glycémie par IA, par réseaux de neurones en particulier. Et c’est fascinant : des courbes de glycémie, telles des courbes de température, se dessinent, montant et descendant sans cesse, permettant d’établir des liens entre le patient et son degré de résistance à l’insuline.
Des patients… et des rencontres
Qu’affectionnes-tu particulièrement dans ton métier aujourd’hui ?
Mes patients, par-dessus tout. lls viennent de tous les horizons, de toutes les classes sociales: policiers, juges, avocats, pilotes d’avion, jardiniers, bagagistes à Zaventem, architectes, entrepreneurs… J’adore discuter, échanger avec eux, comprendre leur métier. Le fait que je sois leur médecin sur le long terme me permet de développer une relation très particulière avec eux. Je les fais parler. Ils m’apportent énormément.
Une anecdote marquante ?
Un jour, une policière est venue en consultation en uniforme, avec son arme. Je lui ai demandé gentiment de la poser, parce que ça me stressait un peu !
Une autre fois, un pilote d’Airbus A380 m’expliquait son travail. Et j’ai même eu des patients issus de la haute noblesse …
Tu t’intéresses vraiment à leurs vies.
Oui, et eux apprécient qu’on s’intéresse à eux, pas seulement à leur maladie.
Je voudrais encore ajouter que la génétique, dans l’obésité comme dans le diabète, est très importante. Et comme l’indique l’histoire des Indiens Pimas, qui possédaient des gènes les prédisposant à l’obésité et au diabète, notre environnement joue également un rôle crucial : dans un environnement favorable, ces Indiens ne développent pas de diabète. Ceux d’entre eux qui sont restés au Mexique sont minces et non diabétiques. Par contre, ceux qui ont migré vers l’Arizona et y ont côtoyé les blancs Américains et leur nourriture calorique, présentent un taux élevé d’obésité et de diabète de type 2.
Max, avec le recul
Pour conclure : qu’est-ce que Max t’a apporté ?
Une solide base scientifique, le goût des sciences, une ouverture d’esprit, de la créativité, notamment grâce au cours de M. Vanoeyen. Et surtout, de très bons souvenirs humains.
Franchement, Max, c’était une bonne école. Je n’oublierai jamais avoir fabriqué, dans le labo de chimie, de la nitroglycérine, ni l’odeur du benzène, cette odeur aromatique que l’on retrouve dans l’Amaretto !



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