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Portrait d'Ancienne: Maria Abecasis

16 juil.
6 min de lecture

Les anciens élèves de Max ont toujours été au cœur d'une communauté dynamique et engagée. Avec des événements à venir qui promettent d'être mémorables, il est temps de se préparer à renouer avec d'anciens camarades, à partager des souvenirs et à créer de nouvelles expériences. Dans cet article de 2019, nous découvrons le long parcours passionné de Maria Abecasis (LM 1999).



Je suis née à Lisbonne en 1981 dans une famille de militaires, d'ingénieurs et de médecins. Arrivée en Belgique à sept ans, seule avec ma mère, j'ai vécu ce pays comme un grand hiver. Onze ans plus tard, on a dû m'en arracher de force pour m'envoyer étudier le droit au pays. Au bout d'un an, je me suis enfuie pour retrouver cette Belgique qui m'avait instruite et éduquée. Ici, loin du carcan familial, j'ai pu tracer mon propre chemin : moins confortable certes mais plus personnel.


Mon parcours professionnel est en apparence chaotique. Dès mon plus jeune âge, influencée par Sartre et Beauvoir, je rêvais d'être professeur. Faire des études de langues romanes et classiques, entrer à l'Ecole Normale, enseigner dans un Lycée ou à l'Université et après, ouvrir ma propre école. Mais un tel parcours était inconcevable dans ma famille. Alors, après des humanités en latin-mathématique, je me dirige, contrainte et forcée, vers des études de droit que je réussis plutôt bien, tout en m'adonnant au théâtre (Académie) et à la déclamation (Conservatoire Royal de Bruxelles).


Petit à petit, j'étouffe et, parce que tant qu'à se rebeller autant bien le faire, je m'inscris à l'IAD pour faire des études de théâtre. Il fallut deux ans à ma mère pour s'en remettre. Je me distingue surtout pour mes capacités relationnelles et d’analyse et me spécialise dans la mise en scène.

Pendant mes études, je donnais des leçons de portugais à un évaluateur de production minière de diamant qui travaillait en Angola. A ma sortie, il m'engage à mi-temps comme traductrice et journaliste pour sa petite entreprise. Une aubaine : je travaille de chez moi et mon travail c'est de lire, d'étudier et d'écrire ! Parallèlement, je travaille dans le doublage et le théâtre.


Mais un an plus tard, je m'ennuie et une audition ratée me convainc que je ne veux pas rester toute ma vie dans un métier qui dépend tellement de la bonne volonté d'autrui. J'entre alors en master de criminologie. Pourquoi ? Parce qu'avec mon diplôme de candidature, j'avais un accès direct à ce master. Et qu'il y avait « un peu de tout ». Je décide toutefois de ne jamais mettre les pieds au cours. Ma vie professionnelle ne me le permet pas vraiment mais c'est surtout pour conserver le plaisir d'étudier loin de l'ambiance stressée et focalisée sur les résultats qui règne dans les auditoires. Malgré l'une ou l'autre situation embarrassante, (il m'est arrivé de demander à Mme Sybille Smeets si elle pouvait m'indiquer le bureau de Monsieur Sybille Smeets), cette approche me réussit plutôt bien. Chaque fois que possible, j'oriente mes travaux, mes recherches et mes projets vers l'éducation. Mon mémoire sur la médiation scolaire en est l'exemple le plus illustratif.


Bien décidée alors à renouer avec ma passion première, je m'inscris en agrégation de droit. Pas beaucoup de débouchés ? Peu importe, j'aurai enfin le titre ! Et en effet, dès ma sortie de l'Université, je suis engagée dans une école où j'ai enseigné pendant six ans.

Il y a deux ans néanmoins, j'ai eu envie de nouveaux défis. Mon projet d'école s'est affiné et avec lui la nécessité d'apprendre, encore et toujours. J'ai fait la formation à la direction et, depuis le mois d'août, je suis directrice au Lycée Guy Cudell, à Saint-Josse. Une nouvelle étape.


Au fil de mes expériences, théâtrales et éducatives, je me suis découvert un engagement particulier pour des publics dits « difficiles » : jeunes délinquants ou en décrochage social et scolaire, mineurs étrangers non accompagnés, réfugiés, ou élèves ayant d'énormes troubles de l'apprentissage. Auprès d'eux, j'ai découvert un monde qui m'était étranger. Et, n'en déplaise à certains, sans être arabe, noire ou délinquante, sans jamais avoir connu de véritables difficultés scolaires, j'ai été capable d'aider ces jeunes. Ce n'est pas toujours simple, c'est certain. Mais je ne me suis sentie démunie et découragée qu'une seule fois quand un éducateur de quartier, maghrébin, est intervenu dans un conflit que j'avais avec une jeune fille, maghrébine elle aussi, disant : « Elle, tu ne l'écoutes pas, elle n'est pas comme nous, mais moi, je suis ton grand frère, fais ce que je te dis ». Cette phrase réduisait à néant tout ce que je défendais : notre commune humanité.


Il y a quelques mois, lors du décès de Monsieur Cels, j'ai été submergée par un immense chagrin. Parce qu'avec cet homme exceptionnel, ce professeur exemplaire, disparaissait aussi l’École sanctuaire dans laquelle j'ai eu la chance de grandir. Alors, je me suis mise à écrire et dans ces pages empreintes de nostalgie dont la plupart sont à jeter, j'ai retrouvé ces quelques lignes.


« Notre école défendait des valeurs. Elle était humaniste. Et laïque. Nos croyances n'y avaient

pas leur place. Notre culture familiale importait peu. Au centre étaient le Savoir et la Raison. C'est ainsi que nous intégrions l'idée qu'au-delà de nos petites personnes, il y avait quelque chose de plus grand qui méritait notre respect. Nous apprenions aussi que nous étions les membres d'une société et que nous y avions des obligations. Nous découvrions la responsabilité.

Notre école était un lieu clos. Nous étions protégés. Notre école avait des fenêtres par lesquelles on nous invitait à regarder le monde. Petit à petit. La réalité que nous percevions alors devenait un objet de questionnement et d'étude. En tant que telle, elle était maintenue à saine distance. Nous pouvions l'apprivoiser. C'est ainsi que nous apprenions la liberté et que naissait notre engagement : si le monde est un objet, il peut être modelé et transformé. Nous devenions des citoyens. »


C'est en devenant enseignante, dans le secondaire technique et professionnel, que je me suis rendue compte de la chance que j'avais eue ... Le système scolaire demande aux élèves qui sont le plus en difficulté de prendre leurs responsabilités par rapport à leur orientation, de choisir un métier et, dans les faits, ne leur laisse pas le temps de grandir. Moi, j'ai eu tout le temps. Plutôt introvertie par nature, j'ai pu m'adonner au vagabondage intellectuel et rêver mon avenir avant d'être projetée dedans. Personne n'a cherché à écraser mon idéalisme sous le joug de la réalité.


Il serait faux cependant, de dire que nous vivions dans un cocon. Notre école n'était pas douce. Personne ne s'attendrissait sur nos tristesses, nos difficultés, nos coups durs. Personne ne se montrait attentionné. La bienveillance n'était pas de mise. Personnellement, j'en ai souffert.


Par ailleurs, j'étais une élève travailleuse. J'aimais les longues heures d'étude silencieuse et je prenais plaisir à m'approprier ce qu'on m'avait enseigné. J'avais de très bonnes notes et pourtant, longtemps, je me suis crue sotte. C'est qu'à l'Athénée régnait, me semble-t-il, ce paradoxe fort commun : si on vantait les réussites conquises par l'effort, en réalité, on estimait davantage le « génie » inné. Rien n'est parfait.


L'éducation et l'enseignement sont ma passion. Quand je ne suis pas à l'école, je lis sur l'éducation, le système scolaire et les politiques éducatives, j'écoute des émissions, je regarde des documentaires. J'observe et j'analyse. Chaque lecture suscite une question, chaque question me conduit vers un nouveau livre. Je ne suis pas chercheuse, ma démarche n'a rien de scientifique, et peut-être que je me trompe. Néanmoins, à l'heure actuelle, je vois se dresser devant moi un terrible tableau et je m'inquiète pour l'avenir.


Quand j'hésitais encore à prendre un poste de direction, un ancien camarade de classe m'a dit, à peu près en ces termes : « Quand on n'est pas d'accord avec une guerre, il vaut mieux être soldat que capitaine. ».J'y ai beaucoup réfléchi. C'est vrai, je ne suis pas d'accord avec cette guerre ». Et pourtant, j'ai choisi d'être « capitaine », pour pouvoir influencer les choses de l'intérieur : je suis une ancienne maxienne et je ne crois pas à la fatalité. Alors, j'ai respiré profondément, j'ai retroussé mes manches et me suis mise au travail.


J'ai poussé les portes du Lycée Guy Cudell parce que j'avais envie de travailler avec ce public particulier. Tous les matins, à 7h30, je suis en haut de l'escalier, à l'entrée, pour accueillir élèves et professeurs avec un sourire et un encouragement pour chacun. Les tensions sont nombreuses. La barrière de la langue, les frustrations, les conflits extérieurs, l'expérience de la guerre et l'individualisme croissant se traduisent par des regards fermés, des propos agressifs, des tensions corporelles et une méfiance permanente. Le défi est de créer un climat de confiance, sécurisant et protégé tout en tuant dans l’oeuf toute velléité de victimisation. Remettre le plaisir d'apprendre au centre des préoccupations, valoriser l'effort et le dépassement de soi et, surtout, offrir de l'espace et du temps pour grandir. C'est pas sûr que ça marchera. Mais tant que « peut-être » est là, tout reste possible.


Maria Abecasis de Almeida (LM 1999)

 
 
 

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